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Portrait à la mer
Toutes mes émotions sont liées à la mer et mes chagrins aussi






Olivier de Kersauson


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Olivier de Kersauson
En cette Bretagne dure et mystique, habituée au malheur, Olivier de Kersauson a vu des larmes glisser sur les joues parcheminées des femmes en noir qui chaque jour d'hiver venaient attendre des bateaux qui ne reviendraient plus. Il a entendu leurs imprécations rauques adressées à la mer, vu des croix nouvelles se dresser dans les cimetières marins sur des tombes symboliques. Près de la baie des Trépassés, on disait d'un homme qu'il était crevé s'il avait rendu l'âme dans son lit, on disait qu'il était mort si la mer l'avait emporté.

Depuis sa tendre enfance, il aime apporter la contradiction, manifester sa singularité; rentrer dans le rang n'est pas son genre. Cela ressemble à un simulacre, mais c'est de sa part une manière quasi naturelle de s'affirmer.

Originaire de milieux conservateurs, très tôt, il se trouve en rupture avec la notion de famille : " Je trouvais ce monde ennuyeux, suffisant... sans intérêt. Je n'adhérais pas aux moeurs ni aux coutumes. Je ne souhaitais pas vivre dans ce milieu écrasé de conventions et qui en perdait son talent. "

« Dans ma petite enfance, mes parents voulaient faire de moi un pot de fleurs. Je n'ai jamais tenu en place, je me levais la nuit en pyjama et je regardais la mer. Ma mère venait me chercher: "Olivier, il faut rentrer maintenant." »

Dans les différents collèges religieux qu'il fréquente (11 au total dont un pendant 10 jours), le silence, le rêve et la lecture sont une armure qui exaspère les bons pères. " Les propositions intellectuelles, morales et sociales ne servaient pas l'intérêt que j'accordais à la vie. J'ai été renvoyé de nombreux collèges sans avoir jamais chahuté. J'étais simplement d'une indifférence totale et ils ne pouvaient le supporter. En désaccord avec l'entourage, on subit d'abord une grande solitude puis on se retrouve dans l'obligation de s'évader par le rêve. J'ai rapidement pris conscience du monde maritime. Il m'a fasciné depuis l'enfance."

Après le Bac, Odk s'engage dans des études supérieures : " J'ai fait de l'économie en fac, le prof avait des chaussures en crêpe et un costume pas frais, je me suis dit que c'était une arnaque totale; s'il avait compris l'économie, il ne serait pas là ... "

" J'ai décidé que c'était à moi de choisir ma vie, Ce fut le signal de la « grande dételée » qui dure depuis. J'allais pouvoir faire ce que je voulais ; personne ne me prendrait mon temps. On m'avait pris mon temps pendant dix-huit ans dans des collèges épouvantables dirigés par des maîtres stupides. Le temps allait m'appartenir. J'étais un goinfre, curieux, déchaîné, avec une envie : courir le monde. " " Je décide de prendre des vacances actives. À vie. Plus personne n'allait m'obliger à faire ce que je ne voulais pas faire. Jamais je ne rentrerai dans aucun système. Quel qu'en soit le prix. "

" Pourquoi l'envie de fuite est si forte quand on a 20 ans ?
Pour échapper aux mouches bleues qui se posent sur le vide-ordures à pédale.
"
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Olivier voue une admiration sans limite au navigateur Polynésien Francis Cowan : " Avec Francis Cowan, on s’est connu en 1957 et il avait une grande connaissance du monde maritime Polynésien. C’est quelqu’un qui avait une réflexion basée sur du réel. Très souvent les réflexions dans ce milieu sont basées sur la lecture et non par le fait de naviguer. Francis avait le don de l’intelligence appliquée. Sa vie est une histoire maritime formidable parce qu’il y a des gens qui réfléchissent et d’autres qui agissent. C’est rare qu’il y ait les deux en même temps. "
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A bord, Kersauson est du genre "carré", sinon ombrageux. Un marin formé sur le tas, à qui Éric Tabarly à dit un jour (par exemple) dans le Pacifique: "un spi, il faut qu'il soit comme il faut qu'il soit." Point. A lui de comprendre ce que cela voulait dire.

" Éric fut dans son métier de marin un visionnaire réaliste le premier à construire un trimaran de couse, et un immense serviteur du large qui haïssait l'impudeur des émotions. L'homme raisonnable renonce souvent face à la cause qu'il sent perdue. Lui jamais. J'ai été son équipier puis son second pendant huit ans sur tous les océans quand les projets paraissaient insensés et les buts chimériques.
Eric n'a jamais été inférieur à son destin. C'était mon maître.
"

Olivier est intraitable avec ses équipiers : " En course je deviens chaleureusement inhumain ", mais ne perd jamais son calme, gaspille rarement sa salive : les explications orageuses se déroulent toujours après. " Même dans une situation dramatique, il y a toujours un moment favorable pour agir "

Il déteste les conversations oiseuses durant les veilles, qui relâchent l'attention : le barreur a ordre de ne pas parler, de ne pas fumer, de ne pas goûter au café. " Un homme ne peut pas bien faire deux choses à la fois "

La sécurité est une préoccupation constante " La moindre distraction sur un bateau peut aboutir à une catastrophe " à tel point qu'il interdit à ses hommes de porter des gants : " Supposez que lors d'une manoeuvre vous en perdiez un, la main subitement exposée au froid s'engourdit et devient inutilisable. Hors sur un navire, il faut avoir ses deux mains valides : l'une pour l'homme, l'autre pour le bateau" .../... " Je suis un maniaque de l'ordre, je ne supporte pas que l'on bâcle. Cela peut-être dangereux ! " .../... " En 40 ans de navigation, j'ai vu disparaître trop de copains, ne pas être conscient de la sécurité des hommes quand on navigue est presque indécent. La mer doit rester un plaisir, pas un engin de mort. En mer, le courage et la bravoure, c'est de s'attacher pour que la mer n'ait pas le goût des larmes, comme le dit si bien la SNSM. »

Olivier de Kersauson a le goût de l'excellence, de l'effort, refuse de se laisser étourdir par les propositions médiocres de la vie. Il a appris à se plier à la discipline de la mer. : " Le chemin de l'excellence, c'est la discipline. J'aime les gens qui ont le goût de l'excellence : puisqu'il faut faire, faisons avec passion. Il n'y a pas d'intelligence sans courage. "

" Qu'est-ce qu'un patron en mer ? C'est celui qui est capable de ramener son équipage, de porter toutes les responsabilités et d'accepter de ne pas recueillir les fruits du succès. "
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Pour Olivier de Kersauson, la faute incombe toujours à l'homme : " Dans le monde de la mer, une erreur se paye automatiquement, et l'on connaît le responsable. " Il fait le détail de la procédure de l'homme à la mer à sa manière : " Bon, le mec est à l'eau. Primo, il faut lui balancer un bout, de préférence pas sur la gueule. Secundo, dès qu'il l'a empoigné, il faut l'amener doucement près du bord. Tertio, il faut lui demander - Où est ton pognon ? Quarto, dès qu'il a craché la planque, il faut relâcher le bout : ce serait inhumain de le laisser sans rien à la mer. Quinto, il faut prendre le nom du gars et le porter sur le cahier des punitions. "

OdK explique l'utilisation des radeaux pneumatiques ainsi : " Quand vous êtes dedans, c'est la bonne vie. Vous avez tout pour survivre : une Bible, un pot de rillettes, une photo dédicacée de Moitessier bébé, un plan de Pigalle et une cassette qui répète : tenez bon, tenez bon ... "

A ceux qui lui disent "je pense que ..." il répond " Vous n'êtes pas ici pour penser. "

Dans l'action, sur le pont, il bouscule ses équipiers qui n'agissent pas suffisamment vite, les remplace, se bat comme un forcené tel un bison qui charge, ne lâche pas prise, abattant une besogne démoniaque; il possède le même courage sauvage que celui de ces patrons impitoyables qui commandaient les grands voiliers du passé. A bord il n'y a qu'un maître : lui.

Un jour, peut-être le seul de sa carrière, il a proposé un choix à son équipage : " Vous allez voter, soit la première solution, soit la deuxième. Réfléchissez, mais vite. Je veux le résultat du scrutin dans cinq minutes. Profitez-en, ce sera l'unique fois où vous voterez durant le joli voyage. ... Ah ! j'ai oublié une précision : ce n'est pas certain que je tiendrai compte de ce vote ! " (ce qu'il avait d'ailleurs fait)

Un équipier qui écoutait une cassette de Vivaldi sur un magnétophone se souvient encore de l'intervention du patron : " Je ne veux plus entendre ce mec-là, ni Beethoven, ni Mozart, ni Stivell, balancez moi tout ça à la mer. Je n'ai pas travaillé toute ma vie pour avoir un bateau transformé en maison de la culture ou en caravane, et l'Océan n'est pas un terrain de camping ! "

" Tire-toi du pont. T'es pas assez gros pour que je te casse la gueule. Et t'es trop con pour faire un mutin " a dit OdK à Alain Labbé sur Kriter II qui avait désobéi et tenté de frapper le skipper.

Il se justifie ainsi : " Sur un bateau, seule une dictature éclairée donne des résultats positifs. Si tu ne comprends pas que la course est un sprint de plus de deux mois, si tu ne comprends pas qu'en course, seule la course compte, alors ça prouve que tu n'as rien à faire à bord. " ...
" La sagesse est l'antichambre de l'impuissance. "

Mais il sait apprécier la vraie amitié manifestée au large par un équipage heureux, la satisfaction d'une manoeuvre difficile et judicieusement orchestrée : " Je pense aux hommes qui m'ont accompagné et qui ont servi la mer et le bateaux avec abnégation, intelligence, amour du métier et professionnalisme. Notamment Yves Pouillaude et Didier Ragot, fidèles et droits. De grand marins. "

Olivier de Kersauson n'est pas prêt d'accepter une femme à bord mais il sait reconnaître les qualités des (quelques) meilleures d'entre elles : "
Il n’y a jamais de femmes sur mes bateaux, c’est un rapport de masse musculaire: 15 femmes font le poids de 11 hommes. J’aime bien les bonnes femmes, beaucoup plus que vous ne l’imaginez sans doute. Je ne veux pas rajouter la pulsion sexuelle en plus de tous les soucis qu’on a à bord. J’aurais beaucoup de mal à naviguer avec une bonne femme sous les yeux. "

" Il y a quelques femmes qui sont des marins exceptionnels: Florence Arthaud a du vrai génie maritime, il n’y a pas beaucoup de mecs capables de faire ce qu’elle a fait. Karine Fauconnier dans la nouvelle génération a quelque chose d’extraordinaire. "
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Après son échec dans l'Oryx Quest en 2005, Olivier raconte : ... " On rentre à Sydney, nous jetons l'éponge. Je suis sur le quai, mon fils est là, je sais que nous devons rentrer à Paris car sa mère va mourir. Mon monde professionnel explose, je vois aussi le monde de mon fils qui explose. C'est un bombardement. Je rentre en Europe pour suivre le cercueil de Caroline, la mère d'Arthur.
Une semaine après l'enterrement, je reviens à Sydney pour « terminer ce qu'on a échoué » ... Grosse fatigue ! Didier qui a pris la direction des réparations, et l'équipage me disent : « Casse-toi, va prendre l'air, casse-toi en Polynésie. » ( ...) Je vais à Moorea chez un copain polynésien et je vais acheter des clopes au tabac du coin. La fille qui vend des cigarettes me dit qu'elle a un bouquin sur lequel figure une photo de moi. Je regarde. Je suis dans la baie de Cook en 1969 avec Tabarly, Moitessier, Colas. Tabarly, Moitessier et Colas sont morts. Je réalise que le temps a passé. C'est un signal qui arrive. Je suis le seul survivant. Je me dis que je ne vais pas mourir sans avoir vécu en Polynésie... ça devient une évidence, une décision. Je vais dès lors passer tu temps sur la mer ici, beaucoup de temps. Je sais que je vais habiter ici.
" (ndlr : en 2008, Olivier de Kersauson est locataire d'une maison située en bordure de mer, dans la baie de Cook)
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Pourquoi la mer ? : " Prendre la mer, c’est tout sauf une fuite, c’est au contraire une discipline et une contrainte. Décider d’aller chevaucher les vagues, c’est une conquête et, pour conquérir, il faut partir. C’est l’extraordinaire tentation de l’immensité. La mer, c’est le cœur du monde. Vouloir visiter les océans, c’est aller se frotter aux couleurs de l’absolu. Il m’a toujours semblé indécent de ne pas aller voir partout dans le monde. Il me fallait partir sur tous les océans, découvrir tous les ports… Pour moi, c’est vital : puisqu’on est dans le monde, il faut le courir. "

Il sait faire partager son amour de la mer : " Regarder la mer, c'est se balader dans le temps, elle n'est jamais monotone. Quand je monte sur le pont, j'ai la sensation d'être un berger qui va surveiller son troupeau de vagues. "

En mer, tout est différent, le reste du monde disparaît, la notion de temps est déformée, " En mer, la solitude est la compagne la plus sûre du navigateur. Elle chasse les chimères, fait tomber les illusions et, amplifiant tout avec une impitoyable acuité, elle vous entraîne dans un voyage au bout de soi souvent des plus révélateurs. Quand on passe un mois en mer, on ne se rend compte qu’on était parti que lorsque l'on revient ".

Il sait rester humble devant cette nature à la fois généreuse et cruelle : " La mer m’a bien rendu l’amour que je lui ai donné. Je suis heureux dans ce monde maritime qui me passionne, il est jouissif. "

La mer est sa vie :" J'ai toujours été prêt à mourir pour la voile. D'autres se contentent d'en vivre. "- " Dès que je suis loin de la mer, la vie ne m'intéresse plus, j'ai l'impression que je suis stupide, comme un type qui fait la queue à la caisse d'un supermarché avec un cabas vide. " - " Si on m’enlevait la mer, il ne reste plus rien. " ...

" La fin du voyage en mer, c'est la fin de la fête. Ce n'est pas parce que je vais retrouver « des gens que j’aime » - car tout ceci n'est que des contes pour les journaux - que je n'abandonne pas avec amertume une conquête tant désirée. C'est terrible de quitter ce rythme de la mer, ce monde de force brute tant aimé et redouté mais qu'on ne se résout pas à abandonner. C'est une sorte de dissolution de la beauté. Tout à coup, on souffle la grande flamme qui brûlait en nous depuis deux mois et demi de mer. Puis on éteint la petite veilleuse de la douceur en sortant du bateau. On ferme derrière soi la porte du souvenir dans le sinistre grincement des huisseries. C'est pour toutes ces raisons que je n'ai pas de souvenirs mais juste des impressions. "
documentation :
Thé ou café (C. Ceylac - France 2 )
Homme libre (OdK et Jean Noli - Fixot)
Fortune de Mer (OdK et Jean Noli - Presses de la Cité)
Ocean's Songs (OdK - Le Cherche Midi)