Trophée Jules Verne 1998
Tentative de Tracy Edwards / Royal & Sun Alliance

Dématage de Royal & Sun Alliance dans le Pacifique Sud

Ce qui motive tout sportif est de croire qu'il fera mieux la prochaine fois. En 1998, l'ambition de Tracy Edwards était de réaliser le tour du monde, sans escale et sans assistance, dans le cadre du Trohée Jules Verne, avec un équipage entièrement féminin, à bord du catamaran Royal & Sun Alliance (ex-Enza New Zealand).

« Tout allait fantastiquement bien jusqu'au large des côtes du Chili, où nous sommes tombés sur une météo épouvantable. Sous l'effet des rafales de vent, notre mât a rompu. Il nous a fallu 16 jours pour atteindre la rive. »

A ce moment, Tracy Edwards ne comptait qu'un jour de retard sur le record d'Olivier de Kersauson avec Sport-Elec. Un nouveau record était à sa portée.
 
 
Tracy Edwards : « Nous étions si près du record et tout était possible. Nous savions qu' Olivier de Kersauson avait eu de la chance sur la première moitié de son parcours et de la malchance sur la deuxième alors que cela a été l'inverse pour nous. Si nous avions réussi à passer cette tempête, les conditions météo au cap Horn semblaient bonnes pour nous. Je serai toujours fière de ne pas avoir eu besoin de déclencher la balise pour obtenir des secours. »

Ce fut la fin de la carrière de voile de Tracy Edwards.
 
 
Samantha Davis était à bord de Royal & Sun Alliance au moment du démâtage. Elle témoigne :
 
18 mars 1998. Voila quarante-trois jours que nous sommes parties à l‘assaut du Trophée Jules Verne autour du monde pour battre le record - 71 jours, 14 heures, 22 minutes et 8 secondes - détenu par 'équipage d'Olivier de Kersauson, sur Sport Elec. Un exercice bien particulier qui n'a rien à voir avec une course classique. Ce sont les Français qui ont lancé cette idée folle au début des années 90 en référence à leur grand écrivain visionnaire et son fameux Tour du monde en quatre-vingts jours. Un bateau à voile serait-il jamais capable de faire mieux ? Dès la première tentative, Bruno Peyron a renversé le mythe. Depuis, chaque hiver ou presque, de gros catamarans ou trimarans - deux ou trois coques - se lancent en un sprint échevelé autour de la planète.

Ces fameuses drisses nous causent de plus en plus de soucis. Faute de mieux, nous fixons les voiles en tête de mât avec une corde. C'est imparable mais handicapant. Pour les monter et les descendre nous n'avons d'autre alternative que de remonter dans les airs pour défaire le nœud ou sectionner l'amarre. La corvée qui bien évidemment me revient tourne à la rengaine. « Sam, je sais que ce n’est pas ton quart, mais un gros grain arrive et il faut enlever de la toile. » Pour ajouter à la galère, il fait nuit. Va pour une ascension supplémentaire à la lueur de ma lampe frontale ! Le nœud ne résiste pas trop, mais je ne suis pas libérée pour autant. Ce n‘est qu'au terme de la manœuvre que je suis autorisée à redescendre.

Un détour plein nord nous permet d‘échapper momentanément à la tempête. Le vent commence à faiblir mais la mer demeure croisée et inconfortable. Notre cap n'est pas idéal. Il faudra batailler dur pour retrouver le chemin des dépressions - nettement plus favorable - en direction du cap Horn. Notre progression est poussive. Mais nos voiles sont à nouveau de sortie. En montant dans ma bannette, je me dis que demain, je pourrai sans doute faire un check-up complet du mât. Il est fortement déconseillé de s'y attarder lorsque le vent est violent. Un moment d'inattention et vous vous retrouvez comme un pantin au bout d'une corde invité à se cogner encore et encore jusqu'à se briser les os. (…)

J'ai à peine fermé l'œil que je me retrouve une fois de plus à voler dans les airs. Me revoilà étendue sur le sol de la cuisine ! Cela m’arrive tellement souvent que je retourne machinalement me coucher et me rendors immédiatement. Emporté par une lame de fond, notre catamaran n'a pas dit son dernier mot. Le voila sur une coque se précipitant dans un nouveau mur d'eau avec la conviction d‘une voiture lancée contre un platane. La fille à la barre est désemparée et le bateau hors contrôle. Le choc est tellurique. Il s'en est fallu d'un rien que nous soyons passées cul par-dessus tête.

Toujours dans ma bannette, je réagis à contretemps. Désormais c'est le silence qui m'inquiète. Le bateau n'émet plus aucun bruit comme s‘il avait cessé de respirer. « Merde, c'est le mât », pense à voix haute la copine Installée dans la couchette du dessous. De fait, le mât hurle de douleur pendant d'interminables minutes, avant de s‘écrouler pour de bon. Les parois du voilier tremblent et répercutent l'onde de bruit à grand renfort de décibels. Le pont souffre sous l'impact. « Ne sortez pas ! Surtout ne sortez pas ! », hurlent dans l'interphone les filles qui se trouvent dans le cockpit. Jouet des mouvements du bateau, le mât s'agite à la manière d'une batte de base-ball géante au-dessus de la trappe de sortie. Une tète dehors et c‘est la décapitation assurée.

La situation n'est pas confortable. Je suis prisonnière dans le ventre du voilier, sans information sur ce qui se passe au-dessus de ma tète, privée de toute réaction ou initiative. La patience est mon seul remède. Tout en sachant que si la coque cède, Royal & Sun Alliance sombrera dans la seconde. Et nous avec l En même temps que j'enfile ma combinaison de survie, j'imagine les filles d'« en haut » en train de maitriser le mât qui se casse en plusieurs morceaux. Je n'ai qu‘une trouille : que l'un d'eux crève la coque ! Une éternité encore et je sors enfin de ma cachette par la trappe arrière. La situation est enfin sécurisée. Nous émergeons dans la nuit noire. Et calculons que nous nous trouvons à un peu plus de 3 700 kilomètres des Cotes chiliennes. Autant dire abandonnées au milieu de nulle part.

L'équipage s'est rassemblé autour de Tracy. Il s'agit d'évaluer la situation et de déterminer de quelle manière nous allons pouvoir nous en sortir. Un bateau blessé est un bateau dangereux. Une liste des priorités est dressée. Dans l'idéal nous aimerions récupérer un maximum de choses. Mais il faut bien se rendre à l'évidence : pour ramener l'ensemble des dégâts au centre du bateau, il nous faudrait une grue. Certains éléments pèsent plus que de raison. D'autres trainent dans l'eau coincés sous la coque.
Les mouvements sont intempestifs, les risques multiples. Si l’une d'entre nous tombait à l'eau, ce serait une catastrophe : avant de nous élancer sur la route du record, nous avons retiré le moteur du bateau pour ne pas nous alourdir !

Pas le choix : une partie du mât est abandonnée à l'océan. Les parties en inox sont sauvées à grands coups de scie à métaux. Lorsque vient le moment de couper le dernier morceau retenant la partie nécrosée, nous nous assurons que rien n'a été oublié et que personne ne risque de se retrouver le pied pris dans un cordage, car ce que nous allons larguer va partir par le fond en quelques secondes seulement. « Dégagez ! » Nous sommes trois à proximité. Les autres se tiennent à distance. Lorsque je m'écarte, c‘est toute une année de travail et tous nos espoirs que je vois passer par le fond. L‘espace d'une seconde, je me sens vidée de tout sentiment.

Un gréement de fortune est hissé tant bien que mal après huit heures de boulot supplémentaire. Pendant que nous étions en train de sauver nos peaux, personne n'a eu le cœur d'évoquer notre tentative de record. Mais, maintenant que nous sommes reparties, le désœuvrement nous gagne. Nous naviguons sans but à bord d'un bateau fantôme. J'étais tellement persuadée que nous irions au bout de ce tour du monde que jamais je n‘ai envisagé d‘y renoncer en cours de route. Le choc est énorme. A peine moins traumatisant que celui du mât sur notre pont. Durant les premiers jours, nous dormons comme des mortes. Jusqu'a dix-huit heures par jour ! Au bout d'une semaine, nous sommes si bien reposées que nous n‘arrivons plus à fermer un œil. Nous tournons en rond. Déprimées et démobilisées. Et pourtant, il nous reste encore une quinzaine de jours de mer.

Le bricolage et les discussions nous sauvent. La situation n‘est pas glorieuse, mais après tout nous n'avons pas tiré notre balise de détresse et nous avons levé notre gréement d'appoint sans l'aide de personne. Mieux, au moment de la catastrophe nous étions aux trois quarts du parcours et dans les temps du record. Preuve que les sarcasmes d'avant départ étaient injustifiés pour ne pas dire insultants. Beaucoup pensaient que ce challenge ne pouvait pas être relevé par des filles. Que nous allions être incapables d'assurer notre cohésion et notre commandement. Du coup, nous retrouvons un peu de lumière dans nos regards. Déjà nous nous mettons à évoquer notre prochaine tentative. Toutes, nous sommes habitées par une furieuse envie de repartir, convaincues que cela se fera clans les deux années à venir. Mais au moment de reprendre l'avion à Santiago, chacune de nous cogite sur ses priorités. En attendant que Tracy retrouve un sponsor, il nous faudra rebondir tant bien que mal. Moi la première.