Trophée Jules Verne 1994
Record de Peter Blake et Robin Knox-Johnston / Enza New Zealand

Temps partiels
(depuis Ouessant)
Équateur Cap Bonne
Espérance
Cap des
Aiguilles
Cap
Leeuwin
Tasmanie Anti-
méridien
Cap
Horn
Équateur Ouessant
1994 - Blake-Knox
Enza New Zealand
7j 04h 24m 19j 17h 53m - 29j 16h 01m 32j 17h 39m 36j 10h 48j 02h 32m 61j 11h 35m 74j 22h 17m
 
En 1994, nouvelle tentative de Peter Blake et Robin Knox-Johnston, à bord d’Enza New Zealand, après leur abandon en 1993 pour cause d’avarie. Le catamaran fait 28 mètres de long, 12.80 mètres de large et est doté d’un mât de 33 mètres. Son déplacement est de 14.50 tonnes. Superficie de la grand voile : 214 m², du solent : 127 m² et du gennaker : 320 m². Il a été construit par Canadair.

Après son avarie de 1993, il a été réparé aux chantiers McMullen & Wing à Auckland, retaillé pour la course, mesure désormais 28 mètres. Sa coque est renforcée sous la ligne de flottaison, ses voiles ont été retaillées, sa structure allégée.

Equipage : Peter Blake (skipper), Robin Knox-Johnston (skipper), Paul Stanbrigh, David Alan-Williams, Dod Whright, Ed Dandy.

Départ : le départ est donné le 16 janvier 1994 à 14 heures et 5 secondes.

Enza donne le ton dès son premier jour de navigation, avec 411 milles parcourus en 24 heures, à une moyenne de 17,5 nœuds. Le Golfe de Gascogne est traversé en une journée. Peter Blake et Robin Knox-Johnston maintiennent l’allure.
 
 
Le Pot au noir est franchi à une vitesse de 8 à 14 nœuds. Enza est de 15 à 20 % plus rapide que l’année précédente.

Équateur : en avance sur son tableau de marche, le catamaran de Blake et Knox-Johnston atteint l'Équateur après 7 jours, 4 heures et 24 minutes de mer; soit 39 heures de moins que Bruno Peyron en 1993.

Pour gagner les mers du sud, Blake et Knox-Johnston tracent une courbe à l’ouest. Une stratégie inverse à celle choisie en 1993, pour contourner l’anticyclone de Sainte Hélène, principal obstacle de cette portion du parcours, où ils s’étaient trouvés encalminés.
Navigant au portant dans les alizés de sud-est, au large des côtes brésiliennes, Enza est toujours en avance sur son tableau de marche, malgré grains et calmes alternés qui ralentissent sa progression.

Malgré les prévisions optimistes de Bruno Peyron, par 33° 28 sud et 29° 23 ouest, Enza n’échappe pas à l’influence de Sainte Hélène. « Nous naviguons en ce moment à la vitesse de 1,4 nœuds et la grand voile bat lamentablement », déclarent Peter Blake et Robin Knox-Johnston dans un télex du 29 janvier, « c’est extrêmement frustrant de perdre une partie de l’acquis des jours précédents, mais il n’y a rien d’autre à faire que persévérer. »

« Pour naviguer dans des vents soutenus, nous sommes contraints de descendre jusqu’au 45° de latitude sud au lieu des 40° habituels » prévient Peter Blake, le 3 février.
Descendre au sud permet aussi de réduire la distance de contournement du continent Antarctique. Mais gare aux growlers ou autres icebergs dès que la température de l’eau descend en dessous des 2°C.
 
 
Cap de Bonne Espérance : le 5 février, Enza dépasse la longitude du Cap de Bonne Espérance , soit après 19 jours, 17 heures et 53 minutes de mer et avec une journée d’avance sur le détenteur du record. Un vent d’ouest sud-ouest se lève alors, soufflant jusqu’à 40 nœuds et soulevant des vagues de 10 mètres.

« Sans problème pour l’instant, on touche du bois, rapporte Peter Blake, mais ça tape terriblement. Parfois, ça fait tellement de bruit que je sors de ma couchette et je monte sur le pont me reposer. Je me demande comment on tient le coup et pourquoi le bateau ne tombe pas en miettes. C’est vraiment une merveille de technologie malgré ses onze ans d’âge ! » Trois jours plus tard, le skipper est plus fébrile : « On a frôlé la catastrophe ». Enza vient d’échapper au chavirage. Le bateau est « descendu à la mine », a « enfourné », enfoncé la proue des flotteurs sous l’eau, passant de 25 à 0 nœuds en quelques secondes. Les équipiers hors quart ont été éjectés de leurs bannettes.

La performance du catamaran n’est pas plus affectée par le mauvais temps. Depuis son entrée dans l’Océan Indien, la vitesse moyenne du bateau est remontée à 16,57 nœuds. Enza creuse l’écart qui le sépare de son concurrent fantôme, Commodore Explorer.
 
 
Cap Leeuwin : Enza a mis 29 jours, 16 heures et 1 minute pour parcourir la distance Ouessant – cap Leeuwin, soit environ 3.5 jours de moins que son concurrent.

Le 21 février, par 59°43 de latitude sud et 175°53 est, Enza peut enfin faire cap à l’est à 20 nœuds de moyenne, en direction du Cap Horn.

Les vents qui accompagnent le catamaran sont irréguliers. Quatre dépressions successives le bloquent au sud.
À bord, les conditions de vie sont rudes par 61° sud. À l’intérieur, le chauffage est en panne. Sur le pont, l’eau gèle dans les bouteilles. « Un temps de pingouins » commente Peter Blake.
Un guetteur est posté en permanence à la proue du bateau. Le skipper néo-zélandais racontera plus tard avoir croisé « de grandes cathédrales de glace sculptée. » « Certaines d’entres elles, mesurées au sextant, étaient longues de plus d’un mille (1852 mètres) pour 70 mètres de hauteur. »

45ème jour de navigation. Après les affres de l’Océan Pacifique, c’est une tempête de nord-est qui met encore à l’épreuve l’équipage et le bateau à l’approche du Cap Horn. Le gréement souffre, le génois est déchiré, Enza est dérouté pour permettre une réparation en urgence. De précieux milles sont perdus.
 
 
Cap Horn : Peter Blake double enfin et pour la cinquième fois le Cap Horn, le 5 mars, après 48 jours, 2 heures et 32 minutes de mer. Enza quitte le Pacifique avec 5 jours d’avance sur Commodore Explorer.

La remontée de l’Atlantique, le long de côte du Brésil, avait pénalisé Bruno Peyron et son équipage. Peter Blake et Robin Knox-Johnston choisissent de faire route plus à l’est. Un détour censé éviter un vent de face et une remontée au près, coûteuse pour un catamaran de course. La vitesse moyenne d’Enza retombe à 8 nœuds. Il faudra 10 jours aux deux skippers pour savoir si leur option est payante. Le 14 mars, par 25° 51 sud et 23°54 ouest, Enza retrouve enfin les alizés de sud-est.

Équateur : le temps de passage du catamaran à l’Équateur est de 61 jours, 11 heures et 35 minutes, soit plus de 5 jours d’avance sur le record de Peyron.

« La zone de convergence commence à 2° nord. Il sera donc intéressant d’observer la progression de notre rival. Quant à nous, il semble que nous en soyons sortis depuis hier. Les signes extérieurs sont positifs, même si nous gardons toujours les finger crossed ! » écrit Peter Blake, dans un télex matinal, le 21 mars.

À 2208 milles de l’arrivée, le 24 mars, Enza doit conserver une moyenne dépassant les 7,5 nœuds pour espérer ravir son Trophée à Bruno Peyron. Au vu de la vitesse assurée depuis le départ, c’est faisable. Mais la météo n’est pas toujours prévisible. L’anticyclone des Açores est un obstacle majeur à contourner dans l’hémisphère nord, sous peine de voir le bateau immobilisé à quelques milliers de milles de Ouessant. Or il ne reste que 12 jours 6 heures et 15 minutes à Blake et Knox Johnston pour gagner leur pari.

À deux jours de l’arrivée la tentation est grande de lâcher la bride au « big cat » et de laisser Enza filer vers la victoire. Mais ses deux skippers restent prudents. Le bateau est fatigué, les hommes aussi. Les derniers milles sont éprouvants, la mer est mauvaise, le vent monte à 70 nœuds aux abords de la Bretagne. « Plus dangereux qu’au Cap Horn », dira Blake. Enza enfourne, menace de se retourner. Il faut larguer des traînards dans son sillage pour garder le contrôle du bateau.
 
 
Arrivée : recrachés par la tempête au large de Ouessant, les équipiers d’Enza New Zealand franchissent la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne, le 1er avril 1994, après 74 jours, 22 heures, 17 minutes et 22 secondes de course autour du monde. Le record de Bruno Peyron est battu de près de 5 jours.

« Enza New Zealand est un remarquable navire », affirme Peter Blake à la presse. « Avec un meilleur bateau et un peu de chance, le tour du monde en 67 jours est possible », augure le skipper néo-zélandais, avant d’ajouter : « Mais ce sera sans moi. » Peter Blake et Robin Knox Johnston ont atteint leur objectif. Ils rêvent déjà à d’autres défis.
 
 
Texte (largement) inspiré des travaux réalisés par Zoé Lamazou pour l'association "Tour du Monde en 80 jours".