Trophée Jules Verne 1993
Record de Bruno Peyron / Commodore Explorer

Temps partiels
(depuis Ouessant)
Équateur Cap Bonne
Espérance
Cap des
Aiguilles
Cap
Leeuwin
Tasmanie Anti-
méridien
Cap
Horn
Équateur Ouessant
1993 - Bruno Peyron
Commodore Explorer
8j 19h 26m 21j 12h 48m - 33j 07h 48m 36j 15h 48m 40j 02h 40m 53j 06h 42m 66j 13h 05m 79j 06h 16m
 
Départ : troisième à s’engager dans le challenge, Bruno Peyron a franchi la ligne de départ du Trophée Jules Verne, à bord de Commodore Explorer (ex Jet Service), le 30 janvier 1993 à 14 heures, 2 minutes, 27 secondes. Le catamaran, construit par Multiplast, sous la houlette de Gilles Ollier, est le plus grand de sa génération, il mesure 26.30 mètres de long, 13.60 mètres de largeur, doté d’un mât de 31 mètres. Son déplacement est de 10.50 tonnes et sa voilure a une superficie de 300 m² / 777 m².

Equipage : Bruno Peyron (skipper), Olivier Despaignes, Marc Vallin, Jack Vincent, Cam Lewis.

« Nous ne sommes pas trop de cinq pour faire le boulot quotidien », confie Bruno Peyron, quatre jours à peine après avoir largué les amarres, « nous avons tendance à mener Commodore Explorer comme pour un Grand Prix qui d’ordinaire " consomme " une dizaine de solides gaillards. »
Bruno Peyron trace sa courbe très à l’ouest, en quête d’un souffle d’est. Le catamaran bleu file bientôt à 20 nœuds vers le sud, vent de travers, son allure favorite. Commodore Explorer traverse le Pot au noir sans trop de difficultés.
 
 
Equateur : Commodore Explorer a franchi l’Équateur le 9 février, après 8 jours, 19 heures, 25 minutes et 45 secondes de navigation depuis Ouessant. C'est un premier record.

Depuis le départ de Brest, le lecteur de cartes météo du bord est en panne. La liaison radio BLU n’est pas toujours fiable. Bruno Peyron doit se fier à son intuition et ne peut s’appuyer que sur des prévisions écrites, reçues quotidiennement par télex. À l’approche du Grand Sud, Météo France annonce un vent soufflant en tempête jusqu’à 50 nœuds. Rien que de très normal dans les quarantièmes rugissants où navigue Commodore Explorer, le 17 février.

Malgré le champ de mines en perspective, Peyron, toujours en tête, tente encore de gagner du temps et quelques degrés au sud... Trop sud.
« Enfer initiatique. Brutal. Violent. Puissant. Démesuré ! Il n’y a pas de qualificatifs précis pour exprimer ce qui se passe ici en ce moment », écrira Bruno Peyron par 42° Sud, « nous avons changé d’échelle et de planète. Commodore Explorer est sans doute le plus grand catamaran, mais ici il n’existe pas... Chavirage évité de justesse... ». Des vagues géantes ouvrent des gouffres sous les étraves de Commodore Explorer lancé à 30 nœuds dans la tourmente. Les hommes de Peyron luttent quarante heures durant pour tenter de maitriser le monstre. Ces marins expérimentés n’ont jamais connu de mer aussi violente. Le bateau, à sec de toile, s’en tire sans grosses avaries. Un miracle. Mais pour l’équipage, l’épreuve est énorme. Il mettra plusieurs semaines à s’en remettre.
 
 
Cap de Bonne Espérance : en doublant le Cap de Bonne espérance, le 22 février, après 21 jours 12 heures et 48 minutes de mer, Bruno Peyron s’autorise à nouveau à croire au Trophée. Après l’entrée fracassante dans les quarantièmes, et en dépit de quelques avaries à réparer en route, Commodore Explorer engrange les milles, 466 milles le 25 février.
Le 26 février, une vague particulièrement violente par le travers a percuté le bordé tribord. Le chantier a duré toute la nuit. La voie d’eau est finalement colmatée.

Cap Leeuwin : après 33 jours de mer, 8 heures et 46 minutes, le catamaran en lice dépasse, par 50° Sud, la longitude du Cap Leeuwin, au large de l’Australie. La météo est plus clémente à l’entrée dans le Pacifique. À la vitesse moyenne de 16 nœuds, Commodore Explorer gagne encore quelques degrés vers le continent Antarctique et se rapproche du 56° Sud, la longitude du Cap Horn.

Cap Horn : « Sommes toujours debout, écrit Bruno Peyron dans son carnet de bord à la date du 22 mars, et pourtant 45 nœuds de Sud dans la gueule à l’approche du Cap Horn, il paraît que ça n’arrive que 10% du temps... » Deux dépressions se sont donné rendez-vous dans la zone, la fenêtre météo est étroite et changeante. Rattrapé par des vents à 70 nœuds en rafale, Commodore Explorer, qui menace d’exploser en vol, est mis à la cape sèche . « À l’intérieur tout s’organise en prévision d’un éventuel chavirage, décrit le skipper, nous dérivons à 4 nœuds dans le 70. Donc vers la côte. Nous sommes à moins de 100 milles de la côte. Pas good. »
Plus de peur que de mal... Encore une fois, le bateau et les hommes tiennent. Le 25 mars, à la faveur d’une « accalmie » - des vents à 45 nœuds - et après 53 jours, 6 heures et 42 minutes de navigation, ils doublent enfin le Cap Horn.
 
 
Atlantique sud : passé le Cap Horn, restent 9000 milles avant d’atteindre Ouessant, soit un tiers du parcours. Pour espérer couper la ligne d’arrivée dans les temps, avant le 21 avril, Commodore Explorer doit tenir une moyenne de 14,5 nœuds. Mais le catamaran, conçu pour foncer au portant, est contre performant dans une remontée au vent. Or le retour dans l’Atlantique commence par une dizaine de jours de près, jusqu’à la pointe nord est du Brésil.

Equateur
: l’Equateur est franchi le 8 avril 1993, après 66 jours, 13 heures et 5 minutes de navigation.

Atlantique nord : après le Brésil, le contournement de l’anticyclone des Açores par l’ouest, rallonge le parcours. Le 10 avril, Commodore Explorer, à nouveau lancé à 17 nœuds, entre en collision avec deux baleines. Le 16 c’est une bille de bois qui vient écraser l’étrave. Le bateau encaisse les coups, l’équipage tâche de garder le moral quand la vitesse moyenne quotidienne retombe à 4 nœuds. Trois jours avant l’arrivée, le skipper doute encore de sa capacité à gagner le pari de Phileas Fogg. Comme on éloigne la malchance, Peyron ne cesse de répéter « ce n’est pas une priorité ».

L’espoir renaît le 17 avril : Commodore Explorer s’offre un dernier sprint, à 21 nœuds de moyenne et avale 507 milles en une journée. Rien ne l’arrêtera plus, pas même l’ultime tempête qui cueille les marins aux abords de la Bretagne.
 
 
Arrivée : le 20 avril 1993, le catamaran bleu franchit la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne. Bruno Peyron et ses équipiers viennent d’écrire une des plus belles pages de la marine à voile moderne en pulvérisant le record de vitesse autour du monde et... en établissant le premier record du Trophée Jules Verne, en 79 jours, 6 heures, 15 minutes et 56 secondes à la moyenne de 11.35 noeuds.
 
 
Texte (largement) inspiré des travaux réalisés par Zoé Lamazou pour l'association "Tour du Monde en 80 jours".