Trophée Jules Verne 2004
Carnet de bord d'Olivier de Kersauson (source : journal Libération)

16/02/04
Toucher des lumières de printemps
On s'amusait quand même bien et on était en train de mettre un caramel à Cheyenne, de Steve Fossett. Que dire de plus ? On dira qu'il s'agit pour le moins d'une surprise technique. Je retiendrai que ces quatre jours ont été finalement un bon entraînement dans des conditions très intéressantes. En fait, tout cela nous a peut-être évité un drame. Je préfère rencontrer cette avarie technique aujourd'hui plutôt que dans deux semaines. Alors là, oui, c'est la mort dans l'âme que nous serions rentrés. Nous venions d'achever une belle séquence quand la faiblesse technique nous a jetés dans l'incompréhension. C'est chose entendue qu'une voile peut céder sur un choc. Mais pas cette voile-là, qu'on venait d'envoyer depuis 48 heures et sur laquelle on ne tirait pas outre mesure. C'était une voile neuve, avec déjà un degré d'usure très impressionnant, proche de la rupture. Au travail, la voile n'aurait pas fait 24 heures de plus. Je me serais retrouvé avec 400 kg de gennaker à traîner, qui auraient alors pénalisé la marche du bateau. Ce qui était arrivé à une voile guettait l'autre. Ce qui me fait dire que, quand la vérole menace, faut vite courir chez le médecin. J'en souris, mais il y a un peu de cela. Maintenant, que fait-on ? A quoi se résume l'investissement ? Quatre jours aller et vraisemblablement six jours retour. C'est pas dramatique. Encore faudra-t-il trouver une fenêtre météo dans des temps décents pour repartir. Ma grosse interrogation aujourd'hui, c'est de trouver une solution cohérente et rapide à cette avarie technique. Et qui tienne bon. On ne peut pas se permettre que ça recommence dix jours après le prochain départ. Comment procéder pour que le même phénomène destructeur n'apparaisse pas à un autre endroit après simplement 60 heures de mer ? C'est stressant. Cette faiblesse de structure de fibre est-elle due à la fibre elle-même ou est-ce son montage qui est en cause ? Je pencherai pour la seconde hypothèse. Je retiens que durant quatre jours nous nous sommes bien amusés, énormément même. On commençait à toucher des lumières de printemps. Nous étions au large des Canaries. C'était mai au mois de février. C'est une chose rare de voler un mois qui ne nous appartient pas. C'était une descente délicieuse et, même si nous sommes habités par la performance, on ne se lasse jamais de ces plaisirs secondaires. C'est le privilège de notre curieux métier. Est-ce un bonheur collatéral ? ça y ressemble. Orange serait sur le départ ? Chasseur-Chassé ? Je reconnais que cela peut avoir un pouvoir évocateur pour les imbéciles, mais cela ne veut rien dire : le premier serait sur un circuit qui ne sera jamais celui du second. Ce qui ne veut pas dire que la présence d'un bateau tiers, dans les mêmes eaux, soit inintéressante. Cette présence autorise une meilleure compréhension de la performance : ce qu'il fait de bon, de moins bon. Ce qui m'enchante au fond, c'est que j'ai retrouvé l'esprit de communauté sur Geronimo. On peut faire des choses qu'on ne pouvait pas faire l'an passé. C'est comme une équipe de footballeurs qui jouerait ensemble depuis longtemps. On a demandé à Geronimo des choses qu'il nous était impossible de demander il y a encore un an. Si c'était un animal, on pourrait parler de domptage. Mais tous les grands dresseurs disent qu'ils ne sont pour rien dans la capacité de l'animal à accepter l'ordre donné. Car, finalement, c'est lui qui nous dresse.

01/03/04
Il faut en découdre! - Oui, alors décousons !
Où sommes-nous ? Entre Canaries et Cap-Vert. Nous avons touché ces dernières heures des vents compliqués. Pour tout dire on est en train de sortir d'un passage délicat pour rejoindre des alizés complexes. C'est assez dire que nous sommes dans une situation assez tordue. Tout ça nous a bien occupés depuis le départ. Rien n'est net. De mémoire je ne me souviens pas avoir été bloqué de la sorte sur l'est. Et dans l'ouest ? Pas de vent. Fallait donc rester le long de la côte espagnole ? Je reconnais que c'est un parcours inhabituel et compliqué. Quels enseignements faut-il tirer de ces premiers jours de course ? Orange nous est-il supérieur ? On me remet sans cesse dans les pattes la concurrence. A ce propos j'ai toujours affirmé que je ne tenais par à partir en même temps qu'un bateau qui possède à la flottaison quatre mètres de plus que Geronimo. On me rétorque : mais il faut en découdre ! Oui, alors décousons ! C'est chose curieuse de voir d'ailleurs deux existences s'affronter sur l'eau. Je fais le constat que nos deux vies s'entrechoquent. On sait ce qu'est la vie en mer car elle est commune à nos deux armements. Et puis il y a la vie de papier, celle des communiqués, qui mène, elle, sa propre existence. C'est peu de dire que la vie maritime est tellement éloignée de l'encre des machines à écrire. La vérité serait-elle pour autant dans des calculs savants auxquels je confesse ne rien comprendre ? C'est ainsi qu'une fois nous sommes devant. La fois suivante derrière. Nous n'y échapperons pas. L'unique chose qui nous habite est de savoir si nous arriverons à Brest en décrochant le trophée Jules-Verne. Ce n'est assurément pas leur faire injure que de ne pas se préoccuper d'eux. Il n'en reste pas moins vrai qu'il est dans un grand intérêt commun de voir comment navigue l'autre. Mais ce qui m'occupe l'esprit c'est de savoir où et comment placer Geronimo au meilleur de son rendement sur l'eau face à un adversaire plus puissant. Je dois bien dire que le reste m'importe peu. A-t-on pour autant modifié nos habitudes ? A bord, on essaye de faire notre métier avec sang-froid. J'aime à dire qu'il ne faut jamais se tromper d'objectif. Pour le moment je n'ai pas demandé à l'équipage de trop tirer sur Geronimo car finalement nos vitesses semblent assez proches. C'est une longue route qui nous attend. On sait ce qui nous est promis et pourtant nous sommes tous détendus. Je sais aussi que sur un tour du monde, même avec 400 milles d'avance, rien ne permet de tirer une morale sérieuse. Notre souci est ailleurs. Nous avons bien assez de travail à bord pour regarder la marche du voisin. On tourne bien. Ça manoeuvre au poil. On fait notre travail avec application. C'est parfois délicieux comme tout. Un tour du monde ne sera jamais pour autant une longue promenade paisible. C'est un principe de plaisir qui nous anime à bord. Un parcours comme celui-là met l'intelligence au travail. Où va-t-on ? Que vont être les vents dans les prochaines heures ? Comment vais-je me positionner ? Dans quel système vais-je être le plus performant ? Tout n'est que supposition. J'aime bien dire aux gars qu'on est des «pov' paysans». Qu'on fait au mieux avec ce qu'on trouve. Soyons humbles, perplexes et heureux.

08/03/04
A travers un ruban de graisse de 1000 km
Nous sommes sortis d'une situation pour une fois conforme aux relevés des cartes satellite. Pourtant, le passage au pot au noir est chaque fois une expérience curieuse et épuisante pour les hommes et le bateau. Pour nous, cette année, c'était un ruban de graisse de 1 000 km, un gros morceau de couenne. Il faut imaginer ce que peut être une telle distance sans vent. Puis, tout à coup, le vent se lève. Puis à nouveau se recouche. Par exemple, samedi, j'ai dû faire 150 milles avec des vents d'ouest, alors que le monde entier donne de l'est-nord-est précisément sur cette zone. Si bien qu'on essaie de lire ce qui nous est proposé avec notre grammaire du bord. Tantôt on comprend, tantôt pas. C'est la zone des grandes confusions. Après tout, on nous opposera qu'à force on devrait savoir. L'an passé, on y avait, comment dire, passé du temps. Et d'y repenser me rend nerveux. Je relativise toutefois en me disant que l'année dernière nous n'avions jamais eu de vent. Rien. La situation que nous venons de vivre nous a moins traumatisés. Tout cela pour dire qu'on est heureux de changer d'hémisphère. Il y a bien encore quelques grains, mais on n'est plus dans cette zone graisseuse. C'est quand même un drôle de spectacle que de naviguer sur de l'huile. On reprend enfin notre route et il va falloir recoller au train de «dame record». Le passage de l'équateur est une chose qui marque tous les marins. Je garde la mémoire de ces passages, un peu comme le type qui se souvient que lui aussi avait été bloqué, en juillet, quatre heures à Lyon. Je garde le souvenir précis de toutes ces attentes. A l'inverse, je me souviens aussi d'avoir franchi l'équateur sans jamais avoir été arrêté, puis, d'autres fois, c'est le bouchon dans le tunnel de Fourvière. Parfois, plus vache, c'est le pot au noir qui se déplace en même temps. Une situation que je résumerai : «Plus je pédale, moins j'avance.» Le pot au noir ne peut se résumer à ce lieu géographique. C'est surtout un lieu météo et géographiquement nomade. C'est le pays des épaississements. La région des rétrécissements. Le département des grains puissants et aussi la réserve des oiseaux aspirés par les orages d'Afrique et rejetés au beau milieu de l'Atlantique. Il faut imaginer un Dunkerque-Bayonne, avec bouchons. Il faut manoeuvrer sans cesse et appréhender les réductions de voile. Le vent ? Parfois un neuf noeuds qui monte soudainement à trente et souvent dans la direction opposée. A l'équateur, tout n'est que guet et veille douloureuse. Et pour quel ridicule profit ? Nous savons tout cela et pourtant, chaque fois, l'équateur nous plonge dans la perplexité. Nous quittons la région des grands barrages. La zone des grandes mollesses. Parfois, dans ce magma, s'ouvre un couloir. Reste à savoir s'il est praticable. Les prochaines vingt-quatre heures se lisent mieux : un anticyclone se déplace, mais très lentement, vers l'Afrique. Nous devrions le contourner et arriver vers 34°- 35 ° sud assez vite. Enfin, théoriquement. Nous rentrerons alors dans le Grand Sud, derrière Cheyenne de Steve Fossett, qui, lui, file au vent arrière, avec ses cinq mètres de plus à la flottaison. Il convient toujours de se méfier de la surpuissance. Les efforts sur nos bateaux sont toujours redoutables. Ensuite, on ne sait jamais combien, eux-mêmes, souffrent à leur tour.

16/03/04
C'est comme si les lunes luisaient ici plus qu'ailleurs
J'ai trouvé enfin ce que j'étais venu chercher depuis si longtemps : la glisse rêvée. Je l'ai trouvée. Cette élégance ne dure pas, on le sait. Mais c'est comme si nous l'avions volée durant quarante-huit heures. Et cela rend la chose plus belle encore. La nuit, le bateau luit, la mer luit. C'est comme si les lunes luisaient ici plus qu'ailleurs. Ce sont des brillances soyeuses et tout cela est d'une beauté renversante. Surtout à 25 noeuds de moyenne avec des pointes à 30, tout cela sans aucune souffrance. On a l'impression que le bateau ne fait qu'effleurer la mer. C'est un tapis volant, une sensation au fond très orientale, quelque chose comme les mille et une voiles. Ne fût-ce simplement que pour ces deux jours de bonheur exceptionnel que nous avons vécus, je me dis que nous n'avons pas perdu notre temps. Est-ce cela la jubilation du travail ? Peut-être. Si le bateau marche ainsi, on le doit à l'équipage qui travaille en harmonie. Franchir Bonne-Espérance c'est aussi se rapprocher de la convergence antarctique. Il y a quelques années, à bord de Charal, on baignait dans la glace. Pourquoi ? Parce que la glace qui fond au Horn remonte alors doucement en prenant une route qui l'amène au sud de l'Afrique du Sud. En général, tout n'est que brume à couper au couteau, ce que nous avons d'ailleurs depuis deux jours. J'ai connu par le passé cette zone avec un gars devant qui disait : «à gauche» et «non-non, à droite», tout ça entre les growlers (morceaux de glace, ndlr). On navigue au baromètre pour essayer de se défaire de ce gros anticyclone qui allait nous ralentir. Je ne tiens pas à descendre trop au sud pour le moment. On pourrait le faire dans les prochaines heures, mais le vent est juste dans l'axe de la route. On a 19 noeuds de vent. On marche à 22 noeuds à 150 degrés du vent. Il fait beau. On a 15 ° à l'extérieur et la mer est à 16 °. Trois heures plus tôt l'air ne dépassait pas 8° et la mer était à 9°. Ce sont des zones étranges où eau froide et eau chaude ne se mélangent pas complètement. Au large du Cap par exemple, dans la même demi-heure, la température de l'eau va chuter de 15 à 9°. Dans tout sport, on arrive à toucher aux limites de l'extraordinaire. Nous les avons, par moments, atteintes en se gardant bien de se laisser guider dans le sentiment de puissance. D'ailleurs, Geronimo nous le rappelle quand il se fait plus dur. Nous allons rencontrer dans les prochaines heures des vents incertains et mollassons entre 17 et 22 noeuds, avec des angles au vent très délicats à prévoir. Un front arrive à petits pas, ainsi qu'une bordure anticyclonique assez épaisse. J'empanne (changer de bord, ndlr) ? Ou j'empanne pas ? Cela exige de nous une grande mobilité d'esprit. C'est pour cela que nous regardons toujours ce parcours avec une gourmandise intacte. Et si on fait ça, comment on s'en tire ? Et puis comme ça ? Nous sommes des élèves appliqués : on ramène le vent à grands coups de moulinet, un peu comme un pêcheur au gros. Nous vivons en ce moment la jubilation du motard qui se faufile dans les embouteillages. Et c'est beau.

22/03/04
Dans le monde de l'attente, le monde des limbes.
Nous vivons dans un schéma de pensée définitivement différent des terriens. Trois jours d'avance sur Orange ? C'est bien, mais cela reste de la comptabilité. Ce n'est pas cela que je cherche. Il faut que nous maintenions le système pour les jours qui viennent afin que nous puissions toujours bénéficier de cette glisse. On sait aussi que la route est longue. Malgré tout il y a des moments au cours desquels on ne peut s'empêcher d'y penser. Combien de temps pour être au sud de la Nouvelle-Zélande ? Combien de temps pour le Horn ? Il faut se détacher de ces calculs, et c'est ici que tout se joue. Ou vais-je trouver le meilleur rendement ? Ou vais-je me placer pour faire moins souffrir le bateau ? Où est-il le plus à l'aise ? Où chercher le meilleur passage ? Il y a «une oreille» du passage dans l'eau. C'est un bruit merveilleux et un indicateur de l'impeccable rendement mécanique. Mais c'est un exercice délicat à maintenir. Il va exiger de l'acharnement. Il va falloir de la précision et du jugement. Et puis, au-delà de tout cela, il nous faudra aussi un peu de chance. Surtout ne pas se blesser. Il faut qu'on tienne. Demain, après-demain et les jours qui viennent. Quelle moyenne a-t-on en ce moment ? Quelle moyenne sommes-nous susceptibles de maintenir dans les six heures ? Comme on file vers l'est, le spectre de lumière tourne autour de nous. Il est midi et la nuit est en train de tomber. Nous avons eu une telle souffrance de piloter en aveugle que le fait de voir les ombres de la mer est presque une bénédiction. La brume ? la glace ? Le radar ne détecte malheureusement pas le growler, ce morceau d'iceberg qui dépasse de un mètre. Cette zone d'iceberg était la nôtre il y a cinq jours. Ce stress de la glace, on le garde dans le coeur nuit et jour. Quand on a un peu de visibilité, ça passe. Mais il faut imaginer le circuit du Mans avec ici et là des pavés sur le bitume. On a donc vécu 72 heures le coeur serré. Ce n'est pas qu'un fantôme, cette glace, car, quand la brume se déchire, cette réalité nous saute aux yeux. C'est un cauchemar d'avancer à l'aveugle. On est soulagés parce qu'on se dit qu'on va vers la lumière. Cette glisse se déroule au milieu de nulle part. C'est le rien. Ce n'est pas l'enfer, certainement pas le paradis. Nous sommes dans le monde de l'attente, le monde des limbes. Un monde où le meilleur et le pire peuvent arriver. Chaque heure qui se passe bien doit être considérée comme un bienfait. Nos nuits sont faites de grains. C'est un monde de travail et de manoeuvres. Nos conditions ? Le bleu du ciel et des nuages blancs. Il fait froid. Le vent est assez soutenu : entre 20 et 28 noeuds. Geronimo glisse agréablement dans une lumière dorée tirant sur le jaune. En oubliant la température, on pourrait très bien se croire en zone tropicale. C'est très étrange. L'air est à 4 °C. On tombe à 2 °C dans les grains. Dans le bateau il fait 5 °C. Nous touchons un air très froid. La mer est très rapide, pas grosse mais très active. Tout ça donne une atmosphère très brutale. Et notre problème est de traverser cette brutalité en amortissant les chocs, tout en gardant une vitesse satisfaisante. Voilà notre quotidien.

29/03/04
De tous les côtés ça gigote, ça bouillonne ?
On morfle horriblement depuis trois jours. Nous avons ces dernières heures 50 noeuds établis et une houle traversière qui vient nous tamponner en plein dans l'axe de la route. La mer est très puissante, pas excessivement grosse, non, mais très dure. On fait du casse-bateau depuis 48 heures. Il fait 3 °C. Nous sommes sous trinquette seule (petite voile d'avant, ndlr) dans des surfs à 29 noeuds. Tout cela n'est pas très sain. La nuit qui tombe finit d'épuiser nerveusement l'homme à la barre. C'est vraiment l'hiver qui arrive, massif, et qui ne dit rien de bon. Il nous avait déjà fait signe aux Kerguelen, où il neigeait. Les vents pourtant ne sont pas d'une violence hallucinante. Parfois ils montent en rafales à 55 noeuds. C'est du déjà-vu, mais musclé. Ce qui m'inquiète, c'est cette mer extrêmement dure qui nous vient directement du pôle. Il ne faudra pas que cela forcisse à nouveau dans les heures qui viennent, tant pour les hommes que pour le bateau.
On va quand même vite, mais avec des rotations de vents dégueulasses. Il y a un moment où ces vents sont devenus plus civils en mollissant à 30 noeuds pour ensuite reprendre du nerf. Pourtant, il nous était presque impossible d'avancer tant la mer était cassante. Je suis quand même surpris de cette violence autour de nous : cyclones dans le Nord et tempêtes dans le Sud. Ça travaille de partout dans un boucan terrible. De tous les côtés ça gigote, ça bouillonne. On dirait mille diables dans un bénitier. Ce n'est pas le vent qui me gêne car on peut toujours réduire la toile. Mais c'est comme si nous étions précipités dans un mur d'eau.
Sur 30 jours de mer, 27 furent animés par le principe du plaisir. Voilà nos trois jours de pain noir. On dérouille salement et c'est tordu comme rarement. Dans ces conditions on ne peut rien faire de bon. Dire que nous étions il y a peu sous gennaker à 27 noeuds. Aujourd'hui on descend dans la vague sous trinquette, mais... à 29 noeuds. C'est sauvage !
J'en arrive à en sourire en me disant que si c'est ça le yachting, eh bien ! je n'en ferai plus jamais. Pour être net, je ne continuerai pas huit jours comme ça. Les hommes sont terriblement marqués. Nous sommes devant des prévisions qui ne sont pas si mauvaises que ça, mais les phénomènes météo se déplacent à une telle vitesse que toute prévision s'écroule d'elle-même. Je vois cette mer qui se referme sur nous. On espère un petit coup de pouce de la chance pour sortir enfin de ce merdier.

05/04/04
On va y rester, c'est sûr. Mais c'est pour quand ?
Notre quotidien est fait de violence, de fatigue et de peur. Sommes depuis dix jours entre deux, trois ris, ou à sec de toile. Samedi fut la seule journée où nous avons enfin mis toute la toile pour quelques heures. C'est à s'arracher les cheveux puisqu'on est alors tombés dans une molle (zone sans vent). Jamais nous nous étions fait branler comme ça. Toujours au travers, avec des vents de sud et jamais de vents d'ouest. On est maudits. Jamais vu un truc pareil. Dix jours de survie. Est-ce cela la navigation ?
Si oui, alors je veux bien arrêter tout de suite. En regardant la tête des hommes je me disais en moi-même, c'est pourtant vrai putain qu'on va tous crever. On va y rester, c'est sûr. Mais c'est pour quand ? Là, tout de suite ? Ou alors à la prochaine lame ? J'ai bien failli décrocher de la course à deux reprises. Si on continue ainsi on va finir par tous se tuer que je me disais. Pour autant je n'ai jamais abandonné l'idée qu'on devait échapper à ce cauchemar. Dix jours à naviguer avec cette barre dans le ventre. Les hommes dehors par moins trois degrés, la veille radar dans la glace, non, définitivement non, c'est de la survie. Sommes entourés de trois dépressions. On ne fait plus le Jules Verne. Savons plus où nous sommes. Où ? Dans le grand n'importe quoi, ça oui. Qu'est-ce qui nous reste : amener un bateau le plus vite possible de l'autre côté du Horn et le faire monter en latitude. Nous ne sommes plus rien. Les gars font la gueule quand il faut monter sur le pont. Z'auront pas fait de gras, les garçons ! C'est un bel et grand équipage. J'en suis extrêmement fier. Le Horn ? On devrait le passer avec des vents de sud-est à sud. Mais dans quel bordel sommes-nous ? Dans la nuit, 27 noeuds, travers à la lame : c'est un jeu de cons. J'en ris parfois. Dans notre malheur, une chance : on a la pleine lune. Pour les gens à terre, la pleine lune, ça leur parle : c'est le moment de planter les radis. Mais pour nous qui sortons de quinze jours d'obscurité, c'est une bénédiction. Quand vague pas contente, vague décèle hublot. Le mien prend l'eau. Mon sac de couchage est une éponge. Où est donc ce foutu plaisir ? J'ai l'impression d'être comme un mec qui ne ferait que la mécanique, toujours la tête dans le moteur, et qui tomberait tout le temps en panne. Moi, c'est 20 heures, à la table à cartes. C'est une sorte d'abrutissement. Qu'est-ce qui nous reste ? On lève les deux pouces à chaque fois qu'on se croise pour se dire qu'on vit tous une expérience épatante. Il nous reste la dérision. Pour la première fois depuis que je navigue j'ai écouté de la musique en mer. J'ai demandé à un gars son walkman. Je me suis forcé à sortir de l'univers qui me stresse, pour enfin quitter le bateau et ses bruits. Rien qu'une heure. Enfin ne pas être collé au cul de l'anémomètre, enfin plus de houle, enfin plus de bruits sourds contre la coque, ni plus de surfs fous, enfin plus de violence. Notre métier se fait à l'oreille. Un bateau, c'est comme un moteur, c'est une affaire de tours/minute. J'en suis au point de me dire : est-ce qu'on pourra passer ce Horn ? Trois fois la peine, deux fois la route. Puis ce sera le point de non-retour quand nous serons engagés. C'est vraiment dur. Très dur.

19/04/04
Une envie: que cette vie idiote s'arrête.
Comment allons-nous ? Bien. Et toujours vers l'épuisement de l'espoir. Notre route se résume à des triangles, des carrés, parfois des losanges. C'est un concours de formules géométriques maritimes. Or dans ces journées-là, Bruno Peyron abattait 500 milles vers Brest. De temps à autre, on a bien des séquences qui durent une heure ou deux, alors on marche sur la route entre 16 et 18 noeuds. C'est à croire qu'on a la malédiction sur nous. On croirait que c'est la même main qui a écrit l'histoire qui se répète d'une année sur l'autre : de la pétole et de la sévère. Les fichiers de vent tombent et c'est toujours beau, mais dans le réel, c'est, comment dire ? La merde totale. On n'est jamais dans les clous de la prévision. Les hommes manoeuvrent sans cesse. On galère depuis la Tasmanie, c'est une course à handicaps. Parfois, un filet d'air nous emporte à 18 noeuds une heure et on reprend notre jolie balade à 3 noeuds. C'en est fini du bruit ravissant du bateau qui file. A nouveau, c'est le bruit des flotteurs qui tapent et de la voilure qui claque. Le son change sans cesse : c'est tantôt un chuintement quand le bateau a touché son vent et tantôt un bruit de forge quand le vent l'a abandonné. Ce sont de très fugaces séquences de grâce avec de longues périodes de coups de marteau. Mais là, c'est complet. Je n'ai qu'une envie, c'est que cette vie idiote s'arrête. Cela n'a aucun sens. La navigation n'est pas systématiquement plaisante, magnifique voire sublime, mais elle n'est pas automatiquement déplaisante, odieuse et désespérante. Faut croire que oui.
Nous skions dans une pente de gravillons et de mottes de terre. C'est un convoyage excessivement laborieux qu'on essaye de rendre rapide. C'est comme si nous avions de l'eau dans notre essence. On avance, on hoquette, comme une bagnole qui va tomber d'un moment à l'autre en panne sèche. Cela nous rend malheureux. On s'applique pourtant à gagner ce qui peut l'être et tout ce qui a été gagné est aussi perdu. Une fois calé sur la bonne route, le vent va encore refuser. On tourne en bourrique. C'est une situation qui aurait pu être amusante si nous avions eu un adversaire qui aurait partagé les mêmes conditions. On n'a même pas ce bonheur d'imaginer l'autre dans les mêmes emmerdements. C'est un exercice idiot, je le reconnais, mais au moins je n'aurais pas été seul. Eh bien si. On est dans ce monde de mer et de nuages depuis 51 jours et nous tournons en rond dans un grand désordre. Les heures passent, les jours passent, les semaines passent dans ce grand n'importe quoi. On ne peut que constater jour après jour les milles perdus. La série des gratifications est maigrichonne. Pourtant, on se donne du mal.
L'équipage a l'impression de revivre le cauchemar de l'année dernière. C'est l'opérateur de cinéma qui nous repasse la même bobine. On se dit que demain, ça ira mieux. Mais tout n'était que naïveté de notre part. Et c'est cela qui rend la chose encore plus cruelle. Si on était un bateau brésilien, on irait directement à quai. Pour oublier. On dit que le pire n'est pas sûr. C'est faux. Nous avons rendez-vous à heures fixes avec le pire. Il frappe. On lui ouvre. Il s'assied. Il a ses habitudes, fait comme chez lui. On ne rêvait pourtant que d'heures lumineuses. Le pire nous a gâtés.

26/04/04
Un tour du monde entre danger et ennui.
Ainsi, nous aurons navigué un mois sans jamais ressentir ce moment magique où le bateau s'étire comme un animal. Comme il était écrit que tout serait douleur, voilà que notre bras de liaison nous donne du souci. De toute manière, il est impossible d'y accéder, alors on pense à autre chose. Cette dureté nous aura privés de tous les bonheurs. Soit, donc, un tour du monde entre danger et ennui. Après la furie du Pacifique, la pétole de l'Atlantique Sud, voilà le clapot de l'Atlantique Nord. Entre-temps, nous sommes remontés au près dans l'alizé avec cette impression que je prenais le train. Et j'ai horreur du train. Le bateau monte tout droit et pas une écoute ne bouge. C'est le Transsibérien dans l'alizé. Et toujours le même angle au vent, toujours la même allure. On plante dans la vague. Le verbe juste serait : piquer. Comme piquer des choux. On tape toutes les trois secondes. Soit mille deux cents fois par heure. Vingt-quatre mille fois par jour. Et ça, depuis un mois. Nous avons l'impression qu'on a monté un marteau-piqueur à bord. Ce n'est pas un tour du monde, c'est une galerie qu'on creuse. Je finirai par en rire. Mais à terre. Pourtant, Geronimo est un bateau magnifique. C'est extrêmement décevant parce que c'est du temps de notre vie qui file dans des choses déplaisantes, alors que tout avait été mis en bon ordre pour que cette route soit magnifique. Si c'était un concours de souffrances, eh bien on serait en train de le gagner. On a prouvé que nous étions endurants et tenaces. L'hiver était là-bas dans le Pacifique pour nous emmerder et il n'a pas su bousculer les systèmes météo dans l'Atlantique. C'est définitivement l'histoire du type qui part aux sports d'hiver et qui n'a que de la pluie. Et évidemment pas de neige. Et bien entendu c'est sa seule semaine de congé dans l'année. Ce type, c'est nous.
On n'a même pas devant nous ce qui se produit d'ordinaire. Ainsi, on devrait dérouler l'anticyclone et ensuite rentrer à la maison avec un gentil portant. Pas du tout : nous, c'est que des trucs à la con qui nous attendent ces prochaines heures. Tactiquement, nous sommes prisonniers d'un couloir qui nous conduit à la marque. Nous étions partis pour faire de la régate et nous voilà en pêcheurs d'Islande. Geronimo a été pensé pour la glisse, pas pour emprunter des chemins pas carrossables. D'abord, le moteur chauffe et, ensuite, les suspensions se brisent comme du verre. On aura donc fait un tour du monde en première dans notre voiture de sport, et sans jamais passer la seconde. D'habitude, je n'ai pas tellement envie de débarquer. Je trouve presque dommage que l'aventure s'arrête. Allez ! une petite prolongation rien que pour garder encore une fois la jouissance de la mer et de la navigation ! Pourtant, on se dit qu'on a accompli un parcours exigeant et périlleux. J'crois qu'on peut être fiers de nous. Ce n'est jamais du temps perdu pour la connaissance maritime. Mais ce qui m'ennuie, c'est que cela veut dire que ce n'est pas non plus du temps gagné. Or on était partis pour faire un yachting rusé, et on aura vécu une vie de brutes. C'est cette absence de poésie qui me navre et qui nous a désespérés.

30/04/04
Kersauson au bout de ses peines (article rédactionnel de Libération) :
On attend toujours des capitaines lettrés qu'ils fassent des sonnets comme Alfred de Musset, même par 40 noeuds de nord-est comme jeudi quand Geronimo (Cap Gemini-Schneider Electric) a coupé la ligne du Jules-Verne entre Lizard et Ouessant, mais c'est vraiment beaucoup leur demander, surtout quand ils ont échappé au pire : «On a eu la sensation d'avoir été pendu par les c... pendant un mois et c'est juste comme si on venait de nous décrocher.» Ce trophée, Olivier de Kersauson le récupère après 63 jours, 13 heures et 59 minutes. Soit 18 heures de mieux que le catamaran Orange de Bruno Peyron, en 2002. Reste le record absolu accompli par Steve Fossett sur le maxicatamaran Cheyenne (58 jours et 9 heures), pas disputé dans le cadre du Jules-Verne mais néanmoins homologué par le World Sailing Speed Record Council (WSSRC).
«Ce bateau a du talent.» Olivier de Kersauson avouait dans Libération que «l'absence de poésie dans ce Tour du monde» l'avait «navré et désespéré». Jeudi, enfin de retour d'exil maritime, Geronimo et ses onze hommes sont arrivés dans la soirée chez eux, au quai du Moulin-Blanc, plongé dans le crépuscule. La machine volante à trois pattes est enfin de retour des pays lointains : «Ce bateau ne nous a pas trahis. Il a du talent. Je ne m'explique pas comment il a tenu ! Une fois la ligne franchie, j'ai vu les hommes l'embrasser.» Kersauson l'avait affirmé : «Plus jamais nous ne partirons quand l'hiver tombe dans le Pacifique.» Il l'a redit : «Et je suis ferme.» Mais Geronimo n'est pas non plus fait pour trotter dans les plaines mongoles. Il appartient à la mer et un tel pur-sang ne peut malheureusement se frotter à l'écorce des arbres. «Ce bateau nous a rendu l'amour qu'on lui a porté. Avec lui, nous sommes allés à la limite du possible et c'était violent, traumatisant, car il faut ramener les hommes à la maison. On a eu quand même de la chance de s'en sortir», avouait-il d'un souffle.
A quoi rêvent donc les marins offensés par la mer ? Ils rêvent de terrines, de gigot froid-mayonnaise et des miches de pain du boulanger de Lannilis. Puis de silence. Surtout, comme jeudi, quand «les téléphones n'arrêtent pas de sonner à bord, j'ai l'impression d'être au volant de ma bagnole», confiait Kersauson en rigolant du mot. Les marins ne sont pas faits pour être versés dans l'artillerie. Ceux de Geronimo nous reviennent du front maigres comme des chats de gouttière, humides et grelottants. On a eu envie de les frotter avec des serviettes sèches, de leur faire boire du vin chaud. La nuit dernière, sous l'influence des digestifs, ils revenaient sur cette vie qui ne tient à rien, puis sur ce Pacifique, ce bourreau qui les a menacés avec sa grande hache : «Chaque heure passée depuis un mois était une heure de peine. Nous avons connu tous les bonheurs dans ce premier mois et ensuite toutes les horreurs dans ce demi-tour du monde au près.»
Jusqu'au bout, la mer les aura écrabouillés. Que dire du Pacifique qui les aurait fait bouillir douze jours durant dans un grand chaudron avec des piments, trois oignons et un bouquet garni ? Mais il faut croire que Geronimo était trop épicé. La langue en feu, le Pacifique l'a finalement recraché. C'est ainsi que ses marins ont eu la vie sauve : «Chaque instant de hargne nous a permis de nous arracher de là. On a souvent été confrontés au plus difficile. Il y a un léger flottement à bord, une fois la ligne franchie. On a fait un tour magnifique jusqu'aux Kerguelen, après tout n'était que peur et froid.» Kersauson, qui ne manque jamais de rendre hommage à son équipage, a eu des mots élogieux : «J'ai eu la joie de partager avec eux cet engagement collectif. C'est le côté magnifique des sports d'équipe.»
«Bon repos». De son côté, Rodolphe Jacq, qui fait partie habituellement de l'équipage Kersauson, mais engagé sur la transat en double AG2R, a été joint hier en mer : «C'est une grande performance car on ne sait pas comment aurait alors navigué Cheyenne, à qui Geronimo, avant de faire demi-tour pour des problèmes de voiles, avait repris 36 heures en étant parti 48 heures plus tard. Je pense aux gars qui n'ont pas toujours été bien considérés car n'ayant pas de palmarès. Là, on peut dire que c'est la marque de l'école Kersauson. Je leur souhaite aujourd'hui du bon repos car je sais qu'ils ont beaucoup souffert.»
Si Geronimo a ramené les hommes, tout indique qu'il a, lui aussi, souffert. Le balcon avant fut arraché dans la journée de mercredi et le bras de liaison bâbord couine depuis dix jours. Jeudi, il y avait sur le ponton les amitiés qui ne font jamais défaut. On reconnaissait Mme Tabarly et sa fille Marie, marraine du bateau. Et puis tous les copains de l'orgueilleuse jeunesse du capitaine. Félicitons les hommes de la démesure qui ne rêvaient, jeudi, que de manger du poulet avec les doigts.

03/05/04
Ces mers-là, je n'irai plus jamais :
Détenteur du Trophée Jules-Verne en 63 jours et 14 heures, mais pas du record absolu qui appartient à Steve Fossett (Cheyenne) en 58 jours et 9 heures, Olivier de Kersauson, le skipper de Geronimo (Cap Gemini-Schneider Electric), revient pour Libération, quatre jours après son arrivée à Brest, sur son huitième tour du monde, le plus pénible.

« Les hommes. Ils ne seront plus jamais les mêmes. Ils ont été abîmés par la mer. Il faut leur laisser le temps de se parler. Quand on commande dans des zones pareilles, on est content d'avoir l'expérience de ce métier. C'est la mise en marche des ressources ultimes de l'homme en milieu hostile. C'est la confirmation qu'il ne faut pas retourner dans ces mers-là à cette époque de l'année. Ces mers, je ne les verrai plus, parce que je n'irai plus jamais de ma vie de marin.
L'aventure.
Tu te dois à elle. Vis-à-vis de ceux qui n'ont plus la chance de vivre, il s'agit presque d'un devoir moral. Faire des choses intensément ne veut pas dire se coucher tous les jours à 5 heures du mat complètement défoncé, mais faire des choses fortes. Mais qui dit choses fortes dit dangers. Et l'exigence de ce sport impose de vivre entre risques et dangers.
La mort. Ne pas revenir quand on est solitaire, c'est tragique, mais en équipage, c'est une catastrophe. Tu entraînes dix hommes avec toi. Commander un armement impose d'être léger, mais dans le sens inconséquent. Mais commander en pensant à chaque instant que c'est pour bientôt, c'est comme si ma pensée avait chaussé des semelles de plomb. Surtout, ne pas être dans la plainte à bord, ne rien dire et évoquer dans le même temps tous les scénarios de l'horrible : on va se prendre ça, puis à nouveau ça, et encore ceci. Toute la gamme de l'horreur doit être évoquée. Ne jamais oublier toutes les solutions médiocres, car elles ne manquent jamais d'arriver.
Le martyre nautique. Prendre des coups, au fond c'est notre métier. Mais personne n'est fait pour ne prendre que des coups. Personne n'y est condamné. On fait ce métier pour jouir, pas pour être privés du bonheur. Ce qui est le plus pénible, c'est de ne pas faire marcher un bateau qui a été pensé pour glisser. Ça devient rageant. Comme t'as été charcuté de tous les côtés, tu penses supporter un coup de canif supplémentaire. Mais même une simple piqûre de plus, c'est non. Tu encaisses les déconvenues les unes après les autres en fermant ta gueule, avec l'espoir que demain sera meilleur. C'est comme quand ta maison brûle et que les pompiers n'arrivent pas. T'es impuissant, mais il te reste un bon poulet dans la basse-cour. Tu peux encore te nourrir en le faisant griller sur les braises. Là-bas, tu es privé de solution.
Les sponsors. Tu vois détruire toutes ces années de boulot : énormément de travail et beaucoup d'argent. Tu t'adresses à tes sponsors : «Attendez, c'est un bon bateau !» Mais tu es privé des moyens de démontrer que ça marche. Tu as de la peine à l'idée qu'ils puissent en avoir, et surtout qu'ils doutent de ce que tu leur as dit et qui ne serait pas pour eux l'exacte vérité. Tout ça demande de la confiance, de l'amitié et du respect. J'ai la chance de naviguer avec des gens qui étaient des amis avant d'être des partenaires. Je sais que c'est le dernier des luxes.
Steve Fossett.
Je salue la performance, mais je n'accepte pas la duplicité de l'homme qui dit : «Je viens», puis finalement dit : «Je ne viens pas» dans le Trophée. J'ai tout fait pour qu'il vienne en lui rappelant les codes qui régissaient le Jules-Verne. Il me disait «trop cher» (30 000 euros d'inscription, ndlr). Il m'a dit non, alors que je lui avais dit que nous avions besoin de lui. J'ai senti qu'il n'en avait rien à faire depuis le début. Il m'a promené. J'étais prêt au duel et je lui laissais même le choix des armes : revolver ou sabre. Il est venu avec une dague dans le fixe-chaussette. C'est peut-être ridicule, ce côté médiéval, mais je crois à l'honneur et à la parole donnée. Lui ne l'a pas respectée.
Le bonheur.
Ne plus entendre parler de bateaux pendant trois semaines, plonger mes mains dans la chevelure d'une femme et la regarder. Et puis marcher après 63 jours dans l'herbe mouillée. Je n'ai besoin de rien, je suis un nomade, je ne m'attache à rien. Comme on n'emporte rien dans la tombe, je n'emporte rien avec moi.
»